
Les fuseaux horaires n'ont pas été inventés par des astronomes, mais par des compagnies de chemin de fer. Tant qu'on se déplaçait à pied ou à cheval, chaque ville pouvait vivre à son propre midi sans que cela gêne personne. Le train a rendu cette liberté impossible, et il a fallu découper le monde en tranches d'une heure.
Quand chaque ville avait son propre midi
Pendant des siècles, l'heure est une affaire locale, et elle est déterminée par le soleil. Midi sonne quand le soleil passe au plus haut au-dessus du clocher. Comme la Terre tourne, ce moment n'arrive pas en même temps partout : deux villes séparées par quelques centaines de kilomètres d'est en ouest ont des midis décalés de plusieurs minutes.
Personne ne s'en plaint, parce que personne n'en souffre. Un voyageur qui met deux jours pour rejoindre la ville voisine ne remarque pas qu'il a perdu onze minutes en route. L'heure de son village et celle de sa destination sont deux vérités parallèles qui ne se rencontrent jamais.
Le train rend l'heure locale ingérable
Le chemin de fer fait entrer ces vérités en collision. Un train qui traverse le pays dans la journée traverse aussi des dizaines d'heures locales différentes. Écrire un horaire devient un casse-tête : à quelle heure ce convoi arrive-t-il, si l'heure du départ et celle de l'arrivée ne sont pas mesurées de la même façon ?
Le problème n'est pas seulement pratique, il est dangereux. Sur une voie unique, deux trains qui circulent en sens inverse se croisent à un point convenu, à un horaire convenu. Si les deux conducteurs ne partagent pas exactement la même heure, le croisement ne se produit pas là où il devait.
Les compagnies britanniques tranchent les premières, dès les années 1840, en imposant une heure unique sur tout leur réseau, celle de Greenwich. On l'appelle l'heure du chemin de fer. Pendant des décennies, beaucoup de villes vivent alors avec deux heures en parallèle : celle du clocher et celle de la gare. Certaines horloges publiques portent même deux jeux d'aiguilles.
1884, le découpage du monde
Ce qui vaut pour un pays finit par valoir pour la planète, à mesure que les télégraphes et les navires resserrent les distances. En 1884, une conférence internationale réunie à Washington retient le méridien de Greenwich comme origine des longitudes, et pose le principe d'un découpage du globe en vingt-quatre tranches d'une heure.
L'idée est d'une simplicité désarmante. Plutôt que de laisser l'heure varier continûment avec la longitude, on la fige par bandes : à l'intérieur d'une bande, tout le monde partage la même heure, et on saute d'une heure entière en passant à la suivante. On accepte un petit mensonge sur l'heure solaire réelle pour gagner une cohérence collective.
Un nom revient plus souvent que les autres quand on cherche l'origine de ce découpage, celui de Sandford Fleming. Ingénieur des chemins de fer canadiens, il propose dès 1879 de diviser la planète en vingt-quatre fuseaux d'une heure rapportés à un méridien unique, puis passe les années suivantes à défendre l'idée auprès des gouvernements. Il n'a pas trouvé seul une solution que plusieurs esprits cherchaient en même temps, mais c'est lui qui l'a formulée assez clairement pour qu'une conférence internationale puisse la reprendre. Qu'un homme du rail se retrouve à redécouper le temps mondial résume assez bien cette histoire.
La France n'a pas cédé tout de suite
L'adoption n'a rien d'immédiat, et la France en fournit un bon exemple. Une loi de 1891 impose l'heure de Paris à tout le territoire, ce qui règle le désordre intérieur mais ignore Greenwich. Il faut attendre 1911 pour que la France s'aligne sur le méridien anglais, et le texte évite soigneusement de le nommer : il parle de l'heure de Paris retardée de neuf minutes et vingt et une secondes, ce qui revient exactement au même.
Cette formulation en dit long. Une convention technique n'est jamais seulement technique, et il a fallu à la fois un besoin réel et une bonne dose d'amour-propre pour arriver à l'heure que nous lisons aujourd'hui.
Ce qu'il en reste à notre poignet
Nous avons hérité d'un système où l'heure ne décrit plus la position du soleil mais un accord entre des gens. Quand votre montre indique midi, elle ne dit pas que le soleil est au plus haut au-dessus de vous, elle dit que vous partagez une convention avec des millions d'autres personnes.
C'est ce qui rend une montre utile. Elle ne mesure pas votre temps, elle vous raccorde à celui des autres. Le reste, la matière, la couleur, la façon dont l'objet est fabriqué, c'est ce qui fait qu'on a envie de la porter.
Montres eHo, assemblées en France à Lectoure, à partir de composants upcyclés.
Questions fréquentes
Qui a inventé les fuseaux horaires ?
Le découpage en vingt-quatre fuseaux d'une heure est généralement attribué à Sandford Fleming, ingénieur des chemins de fer canadiens, qui le propose en 1879. Le besoin, lui, avait été créé par les compagnies ferroviaires britanniques, qui imposaient déjà une heure unique sur leurs réseaux dès les années 1840. La conférence internationale de Washington de 1884 a ensuite retenu Greenwich comme méridien d'origine.
Pourquoi les fuseaux horaires ont-ils été créés ?
Parce que le train a rendu les heures locales ingérables. Chaque ville vivait à son propre midi, ce qui rendait les horaires impossibles à écrire et les croisements de trains dangereux sur les voies uniques.
Pourquoi le méridien de référence passe-t-il par Greenwich ?
Parce que la conférence de 1884 l'a retenu comme origine des longitudes, en grande partie parce qu'une majorité de cartes marines l'utilisaient déjà.
Quand la France a-t-elle adopté l'heure de Greenwich ?
En 1911. Une loi de 1891 avait d'abord imposé l'heure de Paris partout en France. Le texte de 1911 évite de nommer Greenwich et définit l'heure légale comme celle de Paris retardée de neuf minutes et vingt et une secondes, ce qui correspond exactement au méridien anglais.
Midi correspond-il vraiment au moment où le soleil est au plus haut ?
Presque jamais. À l'intérieur d'un fuseau, tout le monde partage la même heure alors que le soleil passe au zénith à des instants différents selon la longitude. Le décalage est encore accentué par l'heure d'été.


